Accueil ALTERNATIVE La guerre « discrète » : l’agroalimentaire

La guerre « discrète » : l’agroalimentaire

Une problématique abyssale aux conflits périphériques nombreux, dans lesquels s’affrontent plus ou moins officiellement tous les pays du monde, toutes les franges de la société humaine et plusieurs échelons d’acteurs industriels et scientifiques. La catastrophe est en marche, mais la machine libérale -avec sa puissance inertielle- est telle qu’on voit mal comment l’éviter désormais. Voici un résumé pour tenter de suivre le fil des liaisons complexes de cet ensemble de questions.

Alibi du crime originel : le client
Il nous est présenté comme racine suprême de l’ensemble du système économique depuis le XVIIIe, dès les théories d’Adam Smith. Appelé « demande » en économie, ou plus récemment « cible » en marketing, voilà l’étendard idéalisé de la compétitivité économique globale : « le client est roi » et sa satisfaction justifierait donc tous les sacrifices.
Avec une grille de lecture commerciale 1er degré, il permet de placer habilement tous les axiomes du libéralisme en tête de gondole : rentabilité + productivité pour des coûts minimes. Il autorise par là-même de passer à la trappe les problématiques cachées de cette guerre souterraine : santé, société, environnement, éthique.
Hors un problème survient dès lors que notre consommateur souverain est conditionné par des acteurs économiques et leurs ramifications nombreuses (publicitaires et médias en tête), surtout lorsqu’il pourrait être instrumentalisé par eux à sa propre perte, et donc à celle du système sur le long terme.

Jeu de dupes en 2 actes
On le sait, la stagnation salariale s’est généralisée depuis 20 ans, grosso modo, les bénéfices de la croissance et des gains de productivité partant systématiquement dans les mains d’un happy few actionnarial. Ajoutons à cela une inflation certaine, ressentie plus fortement encore dans les zones à forte monnaie comme l’euro (tandis que les USA et la Chine jouent à contrario d’une faiblesse protectionniste) et nous obtenons un premier ingrédient : celui d’un pouvoir d’achat largement en baisse par rapport aux années 60.
Cela justifie l’aggravation d’un second ingrédient qu’on appelle subventionnisme : d’un ordre également protectionniste, c’est le nerf de la guerre agroalimentaire depuis 1945, l’élément sans lequel rien ne serait possible -comme on va le voir. Il stimule artificiellement une offre qui privilégie les modèles intensifs voire industriels, avec une qualité en baisse et des prix dérisoires, s’adaptant en cela à une demande au pouvoir d’achat fragilisé.
Les marges attendues sur cette chaîne, dont l’emblême est la grande distribution, tuent donc à petit feu les producteurs voulant faire du qualitatif à contre-courant du mouvement des troupes.

Massification forcée de la production
On comprend dès lors sans mal pourquoi les grands groupes prolifèrent et gagnent du terrain sur tous les marchés depuis les années 30, jusqu’aux multinationales de la fin des années 80 qui ne cessent de s’étendre ; une dimension aussi massive pourrait sembler conceptuellement instable, mais elle permet aux grands groupes de profiter organiquement du moins-disant social/salarial et fiscal pour ses placements et sa production, tout en bénéficiant de la vente dans les zones les plus aisées pour des ratios prix/coût extrêmement lucratifs.
Le contexte hyper-pétrolier et une détaxation des transports frôlant l’absurde, fournissent un réseau mondialisé ouvrant le champ de ces délocalisations qui semblaient impossibles il y a peu.
La pression des gros clients, dont les fast foods et transformateurs agroalimentaires (plats préparés, surgelés, etc …), pousse à l’écrasement permanent des revenus de la source : les éleveurs ou fermiers du tiers monde et des pays industrialisés. Mais quels sont donc les moyens mis à leur « libre » disposition pour suivre cette marche forcée ?

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Salubrité productive, oxymore moderne
C’est du côté de l’élevage qu’on trouve les techniques les plus virulentes : entassement -ou isolement-, nourriture bon marché mais inadaptée, sols en durs au détriment du confort et des instincts élémentaires, génération d’anxiété et/ou de stéréotypies/maladies. Il ne s’agit pas ici de faire de l’angélisme : une bête d’élevage est effectivement destinée à être abattue pour sa chair. Mais le problème réside en ce que ces mauvais traitements commencent à la seconde même ou naissent les animaux et ne s’achèvent qu’à leur agonie, parfois longue. Ponte ou naissance, élevage et sevrage, pêche ou abattage (y compris halal !) : aujourd’hui étendues à toutes les étapes, des techniques présentées comme « au rendement maximum » viennent dénaturer le savoir-faire des éleveurs, leur rapport aux bêtes dont les instincts mêmes sont contredits en permanence par les infrastructures et les process industriels ultra-modernes ; ceux-ci constituant à la fois un investissement considérable et un système captif d’entretien ou d’amélioration.
Pourtant, il est avéré que des techniques plus respectueuses des animaux et de leur comportement naturel peuvent s’avérer moins coûteuses tout en étant ni moins rentables, ni moins productives. Tout est donc une question de valeur.

La fleur au fusil …
L’agriculture n’est pas plus reluisante : parangons du productivisme, les nouvelles variétés végétales modifiées génétiquement en laboratoire (OMG) produisent des toxines ou résistent aux épandages de pesticides -qui tuent certes les parasites, mais les sols avec !-. Par ailleurs, la biotechnologie permet à des groupes comme Monsanto de créer des plantes « terminator » (stériles, obligeant au rachat de semences chaque année) et de breveter chaque modification du vivant (pour enrôler les récalcitrants contaminés + ou – accidentellement). Les rendements, améliorés les 1ères années, s’en trouvent réduits ensuite pour des raisons multiples : sols devenus stériles, nappes phréatiques polluées, rendant nécessaire toujours plus d’eau externe et d’engrais compensatoires. Les espèces modifiées pour certains points forts ont aussi de nouvelles faiblesses imprévisibles qui se dévoilent au fur et à mesure, mais leur commercialisation a entre temps fait disparaître les semences traditionnelles.
Finalement les petits producteurs engagés de gré ou force dans ces rouages sont obligés de continuer ou de finir endettés/ruinés, ou pire : malades principalement à cause des défoliants aujourd’hui produits par les fabricants d’armes tactiques des années 60 (exemple : agent orange).
Les paysans sont donc inexorablement remplacés par des coopératives d’échelle industrielle -sous serre ou en plein champ-, bientôt fournisseurs des gros producteurs de viande pouvant faire partie des mêmes holdings. La boucle est bouclée.

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La rentabilité face à la santé
Voilà donc les nourrisseurs du monde sacrifiés à l’autel des finalités du système : une distribution massive pour des plus-values maximales au détriment de la source.
Mais l’acheteur final n’est pas en reste, car ce système d’agriculture subventionnée nourrissant l’élevage intensif de viande à bas prix masque une double facture : tant à court terme (intoxication, viande impropre, bactéries sur les chaînes) qu’à long terme sur l’environnement (règne des gènes OGM dominants, nappes phréatiques, eaux et rivières, sols, atmosphère) et donc sur l’humanité (effets néfastes des OGM, concentration et effets combinés des pesticides, recrudescence des cancers).
Les études, souvent étouffées ou dénigrées par ceux qui y ont intérêt, abondent pourtant pour démontrer que ces méthodes d’élevage et d’agriculture ont fait, font et feront de plus en plus de ravages ; cependant le lobbying génère efficacement sa dose de realpolitik, parfois connivente voire corrompue, renforçant le désengagement patent des gouvernements dans la recherche publique, devenue business-esclave des éternels mêmes intérêts privés (agroalimentaire, biotechnologie, pétrochimie).
Que de progrès le pétrole n’aura-t-il amenés à l’humanité ! Voici pour finir le dernier, non des moindres.

Le plastique c’est dramatique
L’emballage moderne, issu des dérivés de l’ère pétrolifère, vient s’ajouter à ce constat déjà mortifiant. Idéal par son poids et sa toute malléable résistance, la polyvalence du plastique a amené un allégement des emballages et une hygiène indéniable. En revanche, on découvre à peine le revers de cette médaille : son recyclage est une gageure, et ses impacts sur la santé sont à présent officiellement dénoncés.
Par toxicité directe (emballage à chaud, boîtes de conserve et procédés de contact) ou indirecte (concentration progressive sur toute la chaîne alimentaire), le plastique empoisonne au pire et dérègle le fonctionnement hormonal au mieux. De plus ses impacts environnementaux sont légions : déchets concentrés ou éparpillés jusque dans le tiers monde, « great garbage patch » océanique (concentration inédite de déchets plastiques en haute mer), etc.
Ainsi, les propriétés qui en font l’avantage (résistance, malléabilité, inaltérabilité par les acides) en deviennent l’inconvénient majeur (non-biodégradable, transmission, concentration) l’amenant à finir fréquemment dans l’estomac d’animaux terrestres ou marins.
Alors que d’autres matériaux (verre, papier, métaux) sont relativement bien recyclés (70% en moyenne), moins de 30% du plastique mondial l’est. Les raisons sont simple : trop grande diversité des types de plastiques, objectifs industriels ne tenant pas du tout compte des normes de recyclage, ce dernier restant plus coûteux que de fabriquer des matériaux neufs.

Où la productivité mène à l’immoralité
Avec le peu de savoir-faire demandé aujourd’hui dans l’agroalimentaire, le toyotisme/fordisme y ayant été appliqué, la main d’œuvre à moindre coût est entrée en ligne de compte quitte à exploiter illégalement, par exemple, des mexicains (abattoirs du sud des USA) ou des marocains (élevage sous serre du sud de l’Espagne) désœuvrés en leur pays respectifs. Par ailleurs, tous les moyens sont bons (procès, chantages, brevets, semages sauvages, lobbying) pour imposer insidieusement la prise des marchés par une industrie mondiale qui agit désormais en toute impunité.
Pour autant les scandales sont nombreux : mélamine (denrées animales et lait pour bébé), BPA (bisphénol dans les biberons), résidus et encres industrielles rejetées montant les taux de DEHP (diphtalate dans les eaux & rivières), affaires d’hormones (croissance et rBGH) ou de farines animales entraînant des maladies diverses comme l’ESB (crise de la vache folle), santé des agriculteurs et de leur famille évoqués plus haut, incertitudes sur celle des consommateurs à long terme, habitations à proximité des incinérateurs (affaire de Gilly sur Isère) ou décharge diverses (détritus, nucléaire en Allemagne), etc.
La liste serait longue, mais avec ces quelques cas notables on distingue déjà ce qui pose problème : la priorité donnée à la productivité et la rentabilité à moindre coût, ce au détriment de tous les autres aspects -immédiats ou de long terme-, quelque soit le pays considéré, son régime local et ses méthodes traditionnelles.

Vous reprendrez bien un peu de géopolitique ?
Des régions auto-suffisantes sont à présent devenues dépendantes du marché mondial, comme la Chine à cause de son peu de terres arables par rapport à sa population, ou l’Afrique dont les cultivateurs fragiles craignent la concurrence du subventionnisme occidental. A contrario des pays très isolés auparavant sont devenus des exportateurs puissants, à l’image de l’Argentine qui fournit présentement du soja et du maïs pour l’élevage mondial. Enfin des exportateurs historiques comme les USA se sont repliés sur eux-mêmes, gâchant 2/3 de leurs céréales pour fabriquer du bio-carburant destiné au marché intérieur, même si son rendement énergétique reste loin du compte. L’Europe, elle, tente de résister de façon disparate face à ces tendances mondiales.
Mais les agricultures millénaires sont partout supplantées par une culture intensive destinée à l’exportation, créant le paradoxe d’un exode rural miséreux malgré des productions abondantes qui ont juste changé de main. Les moindres fluctuations des prix affament ou ruinent ainsi des régions entières, rendant plus criminels que jamais les spéculateurs qui ont abandonné la finance plus conventionnelle, suite à la crise des subprimes, pour jouer avec les cours nourriciers.

L’Armistice ou la vie !
Les prix énergétiques croissants, l’épuisement du pétrole, l’explosion de la démographie semblent mener à une catastrophe annoncée. A titre d’exemple, si la Chine et l’Inde suivent l’occident sur son modèle consumériste, il faudra doubler la production mondiale de denrées d’ici 2050. Sachant qu’on arrive aux limites de productivité des technologies actuelles avec quelques semaines de stock alimentaire seulement (contre plusieurs mois il y a 50 ans), ces exigences sont clairement intenables.
La fin de cette guerre folle pourrait commencer par la désertion de ses soldats : les consommateurs eux-mêmes. Leurs possibilités d’action sont nombreuses : commercer directement avec les producteurs (locaux si possible) en privilégiant les espèces (animales, végétales) rares ou anciennes, choisir des labels clairs et reconnus (plein air, AB, sans-OGM), pénaliser les marques et les banques irresponsables, etc. Cela permettrait notamment de relocaliser des multi-activités fermières avec leurs méthodes organiques et l’élevage à taille conventionnelle, rechercher des bioplastiques et des méthodes d’agriculture bio dont l’agroécologie, améliorer le tri et le recyclage (exemple : refonte en pétrole de pneus usagés), etc.

En bref : soutenir les bonnes volontés, revenir à une consommation raisonnée avec une vigilance permanente du monde civil (organismes indépendants, associations) et une sélection drastique des produits. A ce titre, le mouvement décroissant offre des pistes de réflexion. Car il semble désormais souhaitable de sortir de l’ère pétrolière et de la société de sur-consommation créée par le système libéral et soutenant celui-ci passivement …

Sources :
Food Inc
We feed the world
Solutions Locales pour un Désordre Global
Nos enfants nous accuseront
L’élevage intensif expliqué aux enfants
Bien être animal : Partie 1 et Partie 2
Le Halal – Les antiviandes : Partie 1/4, Partie 2/4, Partie 3/4, Partie 4/4
90 minutes – Les OGM
L’emballage qui tue (2 parties)
La malédiction du plastique
Informations sur la mélamine et ses scandales
Interdiction européenne du BPA (bisphénol-A)
Scandale incinérateur de Gilly sur Isère
Monsanto recule enfin
La fausse révolution verte
Économie de la décroissance

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