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Faisons le point sur l’Ukraine !

Après une semaine d’invasion sans sommation par l’armée russe, les réactions internationales s’enchaînent et la pression financière et géopolitique monte tandis que la détresse des civils réfugiés afflue dans les pays de l’est de l’Europe, pour une fois relativement unie dans la crise. Néanmoins on pourrait être tentés de choisir binairement un camp sans forcément y regarder de trop près. Creusons donc les éléments qui pourraient être encore flous.

Commençons par l’Histoire-Géo…

Faut-il le rappeler, l’Ukraine a été, sous divers noms et des étendues variables, un pays plus puissant et ancien que la plupart des autres pays en Europe dont elle était le carrefour latéral. Elle n’est passée sous relative férule de la Russie qu’au 18ème siècle, qui dès lors la considère comme son propre berceau… mais en ayant dessus des velléités non pas vraiment de respect (même mutuel) mais plutôt de domination impérialiste.

C’est en effet une région notamment riche en minerai à l’est et en terres arables au centre qui vont devenir un « grenier » à sens unique pour le pouvoir soviétique au 19ème siècle. L’accès à la mer noire, au sud, constitue en outre un élément stratégique important aussi bien pour le commerce que les aspects militaires. Mais le pays ne se laisse pas mater facilement, les russes commettront donc plusieurs massacres : d’abord celui du mouvement anarchiste de la Makhnovtchina vers 1921 perpétré par l’armée lénino-trotskiste, puis ensuite le génocide de toute la population affamée lors de l’Holodomor stalinien autour de 1933. Et n’oublions pas la catastrophe de Tchernobyl, vécue à juste titre comme une dérive du scientisme russe imprudent qui aura mis en péril des millions d’habitants avant tout à Kiev, mais aussi bien au-delà des frontières ukrainiennes…

Avec tout cela et la chute du mur de Berlin, la plupart des ukrainiens ont tendance à regarder leur voisin russe à peu près comme nous regardions les allemands après 1945 : un mélange de proximité géographique et culturelle mêlée de méfiance au vu des évènements documentés, avec en plus une intimité par le langage proche (pour l’ouest du pays) voire identique (à l’est russophone). S’y ajoutais aussi un commun rejet du modèle occidental, incarné par les USA et exacerbé par la « Guerre Froide » qui reste vive dans nombre d’esprits, mais ce trait s’est nettement réduit au cours du temps, à mesure aussi que les divers pays sortis du bloc soviétique ont pu goûter à d’autres visions du monde et un mode de vie différent.

Depuis 20 ans, l’Ukraine est ainsi devenue le théâtre d’une tension interne entretenue de l’extérieur, à commencer par le régime russe de Poutine – dont on connaît la rigidité et le mépris de la parole libre ainsi que de toute opposition ou tout travail journalistique allant contre le système d’oligarchie mafieuse dont il a su s’entourer pour prendre le pouvoir et s’y maintenir.

Ainsi, après les révoltes populaires qui ont fait tomber les gouvernements fantoches plus ou moins directement influencés par Poutine, l’Ukraine a connu des alternances difficiles jusqu’à une relative stabilité politique par l’élection de Zelensky en 2019. Mais entre temps, la Russie manoeuvre pour déstabiliser le pays : elle soutient militairement des factions « indépendantistes » très minoritaires, et ainsi « reprend » d’une main de fer la Crimée qu’elle avait « offert » de l’autre main de velours en « cadeau » à l’Ukraine en 1997, puis recommence de même à l’est (régions de Donestk et Lougansk) où l’armée ukrainienne lui tient pourtant tête depuis plusieurs années.

Les diverses guerres de Poutine

Profitant d’une relative inaction internationale, Poutine mène plusieurs guerres sous-jacentes.

D’abord commercialement : par des relations et partenariats dans divers domaines (énergie, alimentation, armement, finance, etc) aussi bien en Europe (vente de gaz naturel), au Moyen-Orient (soutien au régime en Syrie mais aussi en Iran, etc), en Afrique (exemple : Sommet Afrique en 2020) et évidemment en Asie (Chine en tête, avec 4000 kilomètres de frontière commune…).

Mais aussi culturellement : dans un concept de « soft power », il va soutenir le secteur audiovisuel, la recherche, le spectacle, la compétition sportive (y compris en donnant de sa personne par exemple au Judo et avec les Jeux Olympique de Sotchi en 2014) afin d’éloigner les vieux clichés sur le communisme et redonner une image moderne de son pays. Dans le même temps, il n’hésite pas à financer des partis d’extrême droite (voire néo-nazis) en Europe ainsi que des agences de désinformation (Russia Today, Sputnik, etc) à sa botte en bénéficiant d’une liberté d’expression à l’ouest qu’il réprime sans vergogne chez lui, où sa propagande nationaliste se déroule sans limite autant via des médias aux ordres que par la voix épiscopale orthodoxe. Il est conforté en cela par une sorte de Raspoutine fascisant nommé Douguine.

Et donc enfin, malheureusement, il n’a pu réprimer l’hubris de ses pulsions militaires : en Tchétchénie entre 1999 et 2009 où il installe et soutient le dictateur Kadyrov toujours en place, en Georgie dès 2008 où il aide (comme en Ukraine) une région frontalière à faire « sécession » à son profit, puis en Biélorussie où il facilite en 2020 la purge voulue par son allié Loukachenko en réprimant toute opposition pour qu’il devienne l’allié militaire sans réserve qu’on voit aujourd’hui. Ajoutons à cela une petite zone frontalière militarisée en Moldavie russe, au sud-ouest de l’Ukraine, et l’on comprend mieux que le plan d’invasion en Ukraine ne date pas d’hier…

Le bullshit à son summum

Nous en venons donc à l’invasion en cours et ses « justifications » par le kremlin et ses relais.
Sur ce sujet, on commencera par réaliser qu’effectivement, le comportement américain d’inclure un maximum de pays sous l’égide de l’OTAN a certes de quoi déplaire, mais en rien il n’a été forcé par les USA d’une part puisque c’est sur demande de l’entrant que l’adhésion fonctionne, et d’autre part c’est précisément par son bellicisme que Poutine pousse des pays à rejoindre une telle alliance, y compris certains historiquement neutres comme la Suède ou la Finlande. Par ailleurs et pour conclure ce point, Poutine prétendait ne pas vouloir de l’OTAN à ses frontières, or il tente d’envahir l’Ukraine qui est, elle, frontalière de membres de l’OTAN (Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie)…

Si la résultante logique peut effectivement servir des intérêts occidentaux, Poutine reste donc néanmoins le premier responsable de ces effets qu’il produit seul, tandis qu’ils lui ont auparavant servis de « cause » factice pour pré-justifier son action belliqueuse, dans un non-sens complet. Ce qu’il aura in fine accompli, c’est à faire l’unanimité contre lui y compris à l’intérieur de ses propres frontières où l’on voit un pan important de la société civile russe désapprouver publiquement (ce qui demande un certain courage) ses actes.

Évoquons également les critiques nourries envers le régime ukrainien, qui consistent principalement en 4 points.

Premièrement : l’Ukraine aurait commis un « génocide » depuis plusieurs années dans sa volonté de limiter l’expansion des factions soutenues par la Russie dans l’est. En réalité il n’en est rien, il s’agissait d’un conflit de (relativement) basse intensité nourri par les deux côtés, et qui a fait des morts (principalement militaires) et des blessés (malheureusement civils) de part et d’autre. Cela dit, le terme de « génocide » ne peut être invoqué dans ce cas.

Deuxièmement : l’armée ukrainienne serait composée de « néo-nazis » ce qui étayerait l’intervention « sécuritaire » des russes. De fait, il y a une portion non-négligeable de nationalistes ukrainiens dans la population comme dans l’armée du pays, mais ceci reste très minoritaire et encore plus si on isole la part qui se réclame vraiment du néo-nazisme. Bref, ça ne justifie en rien une campagne militaire de « dénazification », notion russe historiquement issue de la 2ème guerre mondiale dont le régime de Poutine abuse ici pour en invoquer le symbolisme héroïque … alors même qu’il finance des groupuscules d’extrême droite partout en Europe (chez nous : le raciste RN de l’héritière Le Pen) pour déstabiliser les démocraties!

Troisièmement : il y aurait un « danger » nucléaire « urgent » envers la Russie depuis l’Ukraine. Hé bien non, cette dernière a même renoncé à ce genre d’arsenal en garantie de neutralité lors des accords passés (Helsinki, Minsk et Minsk II), et doit du coup regretter de n’avoir dès lors pas ce genre de dissuasion cauchemardesque à disposition… bouton dont la Russie d’ailleurs abuse ces derniers jours en espérant provoquer par chantage une non-réaction de l’Europe et des USA. Et pour ajouter à l’ironie, la Russie a entamé son invasion par une zone d’accident nucléaire vide depuis quasi 40 ans et donc facile à prendre (celle de Tchernobyl) où a depuis été mesuré une montée des radiations, sans qu’il soit possible de déterminer pourquoi en raison de l’occupation. Si danger nucléaire il y a, il est donc 100% russe à ce jour.

Quatrièmement : le gouvernement ukrainien, et particulièrement Zelensky, fait l’objet d’attaques personnelles souvent non-étayées. « Drogués », « corrompus », « menteurs », tout y passe sans même qu’une preuve soit avancée, ce qui ressemble à s’y méprendre à une pure tentative de décrédibilisation gratuite et propagandiste. Plus fondé, sont également évoqués les fameux Pandora Papers où, parmi nombre de dirigeants épinglés, figure Zelensky et ses proches qui auraient dissimulé au fisc l’achat de 3 appartements au Royaume-Uni. Aussi illégal et immoral que cela soit si avéré, le moment semble assez mal choisi pour étriller une telle fraude et surtout on a du mal à voir en quoi ça pourrait justifier une invasion militaire, des bombardements, des morts. Ajoutons qu’au petit jeu du malhonnête avide de richesse, Poutine (sans même parler de ses proches oligarques) est très mal placé pour dispenser quelque leçon, comme l’a très bien démontré Navalny, opposant russe qui a documenté l’enrichissement proprement pharaonique (!) du clan du « président » – et depuis emprisonné principalement pour cette raison.

En guise de conclusion

Il n’y a actuellement plus à faire la fine bouche sur l’Ukraine, ni à vaguement soutenir sa résistance du bout des lèvres, ni à chercher des circonstances atténuantes à Poutine qui malagit ici à la fois contre l’intérêt de son propre pays, de l’Europe et plus largement du monde. Ainsi, bien que la guerre soit une horreur à éviter autant que possible, ici elle est déjà en cours, et dés lors les réactions d’armer ceux qui résistent encore en Ukraine deviennent tout à fait légitimes, on notera même certaines entités (l’Allemagne et, plus étonnant encore, l’UE) pour qui ce choix est totalement inédit, ce qui en dit long sur un certain angélisme qui régnait jusqu’alors. La lutte contre l’impérialisme russe prime, celle contre le capitalisme occidental pourra suivre en temps voulus.

Au-delà, chacun.e n’est pour autant pas tenu.e de prendre une posture de va-t-en-guerre : il y a en effet de multiples voies pour agir autrement. Comme accueillir ou soutenir les réfugiés par tous les moyens (en soulignant qu’on devrait le faire identiquement quand ils viennent d’Afrique ou du Moyen-Orient …). Ou oeuvrer pour acheminer vers l’est de l’aide médicale et des biens de première nécessité, Pologne en tête car elle accueille le plus grand volume de l’exode. Certains ont décidé de boycotter des banques, entreprises ou des personnalités russes, d’autres de pirater ou flooder des sites et serveurs russes importants, ou de manifester devant des ambassades ciblées en protestation…

…chacun.e agira en son âme et conscience. Pour notre part, nous vous proposons des liens de soutien en bas des sources, nous saluons sans réserve la mémoire de Makhno et le courage constant du peuple d’Ukraine malgré les difficultés.

Image :
Courrier International (légende : à gauche en bleu des pays membres de l’OTAN, en jaune autour de l’Ukraine les zones alliés de la Fédération de Russie et leurs positions militaires en décembre 2020).

Sources :
Binarisme
La Russie au Moyen-Orient
Etat des lieux du soft power russe
Le Raspoutine du Kremlin
Biélorussie : l’opposition se reconstruit à l’extérieur
La guerre en Ukraine a commencé en 2014
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