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En finir avec le sionisme pour reparler Palestine

Au cœur d’une actualité dramatique d’où l’on ne voit toujours pas comment une quelconque paix pourrait émerger, il semble nécessaire de revenir sur une notion dévoyée avec ses implications directes ou périphériques pour se recentrer sur le fond du problème. Il va falloir, pour cela, renoncer à certains mots et certaines expressions faussement évidentes, revisiter plusieurs pans historiques et politiques relativement douloureux, enfoncer quelques portes ouvertes mais aussi nuancer les positionnements et prendre à rebours quelques contrevérités largement admises.

Du sens d’un mot usuel
On va devoir débuter par un constat à la fois simple et difficile :
Lorsque l’on dit « chrétien », cela ne suppose que partiellement d’autres termes comme « européen », « occidental » ou même « caucasien » – puisqu’une grande partie de l’Afrique noire ou de l’Amérique du sud est chrétienne tandis que de nombreux européens et nord-américains sont athées, protestants, etc. Même remarque sur la notion de « musulman » qui reste bien distincte, même si souvent abusément associée à, d’autres comme « arabe » ou « maghrébin » – d’autant qu’on connaît de nombreuses régions non-orientales (balkans, indonésie, etc) dont les habitants pratiquent cette religion complexe aux nombreux courants (sunnite ou chiite mais aussi soufiste, mouridiste, etc).
En revanche, on ne peut pas faire de distinction aussi nette avec le mot « juif » : il peut renvoyer aussi bien à la judAïté (avec un A), c’est-à-dire une religion aux traditions diverses (orthodoxe, réformée, Massorti ou autre), qu’à la judÉïté (avec un É) qui recouvre origine ethnique (généralement sépharade, ashkénaze ou mizrahie) et même linguo-culturelle (yiddishe, néo-araméenne, persanne, etc). C’est donc un terme aussi familier qu’il est trompeur, d’autant que n’est religieusement reconnue (selon la Halakha) que la filiation maternelle alors qu’on peut parfaitement être converti sans maternité judaïque, ou être de culture « juive » de par un père juidaïque et une mère qui ne l’est pas ; à l’inverse, comme pour d’autres confessions, de nombreux individus pourtant culturellement judéïques sont laïcs voire athées sans rien renier de leurs racines.
Il faut donc considérer dès maintenant que tout concept bâti avec l’adjectif « juif/juive » est à considérer avec la plus grande précaution pour éviter tout amalgame simplifiant, quel que soit le sujet considéré et quelle que soit la source d’une information. Comme on va le voir plus loin, il en va ainsi d’expressions comme « peuple juif », « état juif », « identité juive » ou encore « complot juif », dégainées par diverses factions à des fins largement manipulatoires. Mais avant cela, commençons par un peu d’Histoire ?

Un antijudaïsme bien européen
Exit la diaspora contée dans le récit biblique, les tribus originelles se seraient peu à peu disséminées tout autour de la Méditerranée, se mêlant à des populations mouvantes en pratiquant divers métiers manuels ou commerciaux au sein de pays aux frontières instables, au gré des invasions et des changements de régime. Habitants soumis à des impôts spéciaux (fiscus judaicus de Rome, jizya et kharâj de la dhimma), puis maintes fois expulsés notamment de France vers l’Europe de l’est (d’où émerge le yiddishland et ses ashkénazes) ou réinvités à s’installer au titre d’usurier (interdit aux autres croyants jusqu’au calvinisme), certains des descendants judaïques s’implantent assez durablement dans la région ibérique (point d’origine reconnu des sépharades) avant d’être forcés à se convertir par les conciles de Tolède. Il faut dire que les autorités apostoliques voient d’un mauvais œil la concurrence d’une autre religion plus ancienne provoquant moult conversions euro-slaves et même africano-berbères ou indo-asiatiques ; ceci montre d’ailleurs la diversité d’origine des hébraïques d’aujourd’hui, très loin de former un « peuple juif » descendant directement de Moïse et ses émules.
Instrumentalisées par les puissants sans limite ni garantie pour leurs besoins de financement, utilisées par l’Église comme différenciateur liturgique sinon témoignage déicide de l’existence de Jésus, les populations considérées comme « juives » vont donc faire l’objet d’un ressentiment européen récurrent et servir de ressource pécunière et manuelle autant que d’ennemi intérieur dès les croisades – au début desquelles elles sont la cible de massacres. Dès le 13ème siècle apparaît déjà un précurseur de l’étoile jaune, sous la forme d’un rond rouge imposé par les conciles de Latran et Vienne – qui appellent paradoxalement à ne pas nuire à ses porteurs. Et là où les « juifs » ne sont pas tués ou bannis comme en Angleterre ou en Espagne, ils sont parqués dans des ghettos – du nom d’un quartier vénitien qui sera le premier isolat communautaire forcé du genre.
Tous ces éléments historiques qu’on ne pourra que résumer ici participent d’un antijudaïsme quasi-culturel qui ne prendra le nom d’antisémitisme qu’à la fin du 19ème à l’aune de thèses racialistes principalement franco-allemandes et russes – menant entre autres à l’affaire Dreyfus, aux pogroms tsaristes puis staliniens et surtout au nazisme qui va trouver des alliés jusqu’en orient et en asie. Ce racisme, alors aussi popularisé qu’en vogue dans certaines élites, va générer une défense : le sionisme.

Les évolutions du sionisme
Issue d’une tradition éclairée depuis Spinoza, révolutionnaire et laïque donc plus que compatible avec l’anarchisme ukrainien ou le bolchévisme russe, l’influence sioniste née en Europe va grandir principalement en réaction à la montée de l’antisémitisme ambiant. Paradoxalement à son relatif athéisme, son idéal initial est le refuge des communautés hébraïques opprimées vers une terre originelle fantasmée ; son principal promoteur est le journaliste hongrois T. Herzl qui lance dès 1896 une organisation fédérant des courants à priori inconciliables (marxistes et fascistes, orthodoxes et athées, bourgeois et prolétaires, etc) et un fonds pour l’achat de terres en Palestine – alors sous domination anglaise. Ceci sera consolidé par des tractations diplomatiques franco-britanniques garantissant un tel établissement en bonne entente avec les communautés et administrations déjà présentes.
Dès lors, l’idéologie matérialiste sous-jacente est de transformer la foi divine en droit au sol, et conséquemment de crystaliser une « identité juive » (largement fictive puisque multiple) en un unique patriotisme géolocalisé qui sera politiquement assez peu critiqué – sauf par le Matzpen. Par contre, les religieux les plus orthodoxes (tel Neturei Karta) s’y opposent frontalement autant en raison du laïcisme affiché des sionistes que d’une impossibilité biblique pour l’existence d’un tel état sans avènement messianique – sans même parler de l’imprécision du territoire correspondant à la « terre promise » dans les textes sacrés à partir desquels la notion de « grand Israël » a été inventée de toute pièce. Pas encore devenus nationalistes, les migrants des premières « alyas » (terme dévoyé d’une ascension mystique mutée en migration sioniste) vont fonder des kibboutz autogérés, frayant avec les conceptions communistes et refusant toute autorité centrale, religieuse ou institutionnelle.
Mais par la triste suite qu’on connaît, les tensions communautaires orientales (notamment au Yemen et en Irak générant les opérations Tapis volant ou Ezra et Néhémie) et le fascisme européen des années 30-40 vont favoriser une immigration massive vers le futur état d’Israël où bascule alors le centre de gravité d’un mouvement sioniste qui devient le dénominateur commun des fractions contradictoires de la société proto-israëlienne. Des négociations (exemple : Haavara) ont même lieu entre sionistes et SS ainsi que divers gouvernements collaborationnistes (comme la Pologne alors approchée par V. Jabotinsky) pour faciliter l’arrivée de colons dont certains, mizrahims d’origines judéo-arabes en tête, seront traités comme moins que rien par la presse et la classe politique israëlienne de l’époque – à l’image des harkis français après la guerre d’Algérie.
Pour stabiliser cette situation de poudrière, l’ONU tente de fixer des territoires précis et des mandats clairs dès novembre 47 mais cela est refusé par la majorité des pays voisins et déclenche une guerre d’indépendance qui va durer 2 ans entre Yishouv et factions arabes. Cependant on peut considérer que le projet sioniste, c’est-à-dire la création d’un état-refuge pour les ressortissants d’origine-culture-religion « juive » du monde entier, est réalisé le 14 mai 1948 en une déclaration d’indépendance déclamée par D. Ben Gourion – puis confirmé 2 ans plus tard par le vote d’un « droit du retour ». Par conséquent, tout ce qui renvoit aux termes « sioniste » ou « sionisme » peut être considéré comme faisant référence au passé antérieur, il faudra donc d’autres notions pour analyser les actions politiques et militaires de l’état israëlien depuis sa création. Et d’ailleurs nous n’allons pas du tout en manquer, mais avant d’y venir, recontextualisons les rapports de ce nouveau pays avec ses voisins orientaux.

Conflit et guerres territoriales
Préfigurant une dérive militariste bientôt incarnée par le Mossad et le Shin Bet, commence dès lors une longue politique d’exactions israëliennes contre les autochtones dont les premières ont lieu durant l’expulsion, autrement appellée al-Nakba, d’environ 750 000 civils de plus de 500 de leurs villes et villages. La plupart des pays voisins, Liban, Jordanie, Syrie, Egypte, vont globalement mépriser ces réfugiés (qui seront parqués comme des animaux dans des camps et laissés pour compte) instrumentalisant le conflit afin de renforcer leur propre nationalisme – dont le panarabisme de G. A. Nasser va être le cœur, bien qu’il cherche alternativement à obtenir les faveurs de Moscou ou New York par ailleurs. Les palestiniens font donc les frais de l’affrontement de 2 blocs complexes : d’un côté une dynamique anticolonialiste chez des frères ennemis orientaux parfois soutenus par l’URSS, de l’autre un bloc occidental (France, Angleterre, Etats-Unis) aux intérêts contradictoires soutenant plus ou moins directement le jeune état d’Israël – y compris dans ses actions les plus inacceptables.
Celui-ci va gagner fin 56 la guerre du Sinaï après une crise de Suez initiée par l’Egypte, puis celle dite des « 6 jours » en 67 au motif d’un accès au détroit de Tiran. L’espace de ce dernier conflit demeure occupé par un Israël grisé par ses victoires : Golan au nord, Gaza à l’ouest, Cisjordanie à l’est et Sinaï au sud. Fin diplomate et laïcard farouche, Nasser va tout de même savoir se donner un rôle international tout en libéralisant son pays, en y éliminant communisme et intégrisme et en armant des groupes opposés à Israël ; pour autant, il va ensuite contribuer à la paix au Liban en rassérénant l’OLP. Lorsqu’il meurt fin 70, il laisse un vide comblé par un militaire que tout le monde ou presque sous-estime alors, surtout qu’il hérite d’une situation aussi compliquée que tendue.
Mais jouant finement d’un échiquier oriental mâtiné de guerre froide mondialisée, A. Sadate fait fuiter dès 72 de fausses informations plausibles afin d’apparaître d’autant plus affaibli que l’URSS est forcée de désapprouver son bellicisme face au refus d’accord de paix d’Israël. Les USA tentent alors une ouverture pacificatrice avec l’Egypte qui fait mine d’accepter tandis que les élections israëliennes maintiennent le gouvernement de G. Meir dans un status quo autosatisfait, malgré les alertes du roi jordanien Hussein. En résulte une déroute totale de l’armée israëlienne surprise par les initiatives egypto-syriennes d’octobre 73 : les rôles s’inversent et pour la première fois depuis 48 le doute s’installe. Fort de ses avancées, Sadate propose d’abord la paix puis prend confiance devant la panique adverse et crée un déséquilibre dans ses troupes qui redonne du terrain à l’armée israëlienne – notamment menée par A. Sharon. Un cessez-le-feu est alors imposé conjointement par l’URSS et les USA (alors en plein crise nixonienne du Watergate) sous la forme d’une zone tampon gérée par l’ONU. La guerre du Kippour se termine par un accord de paix (Camp David) avec M. Begin, vécu comme une trahison par certains groupes arabes – comme les frères musulmans qui font tuer Sadate fin 81 (alors remplacé par H. Moubarak jusqu’au printemps arabe).
Les traumatismes continuent depuis de s’accumuler d’un côté comme de l’autre des frontières, chacun justifiant ses actes par ceux de l’autre camp. Israël va commettre à l’encontre de civils des actes (tortures, arrestations, frappes, exécutions, etc) et opérations militaires disproportionnées dont la liste est longue : Deir Yassin, Qibya, Litani, Sabra-Chatila, Pluie d’été, Plomb durci, Estelle, etc ; et c’est même du côté de l’extrêmisme israëlien que va s’organiser en 95 l’assassinat d’un 1er ministre pacifiste, I. Rabin. En face, le pouvoir et le financement des factions nationalistes arabes vont s’en trouver renforcés : sous l’égide de Y. Arafat et son OLP, FPLP, Fatah et Hamas palestiniens plus Hezbollah libanais vont être les principaux acteurs d’attentats comme de soulevements populaires connus sous le nom d’intifadas (en 87 et 2000) qui vont décrédibiliser tout discours de paix en Israël. Terrorisme et assassinats, guérilla et tunnels aux frontières, les représailles ne cesseront plus, grandiront à la mesure d’un « jihadisme » en pleine expansion et en appelleront de nouvelles côté israëlien, puis inversement et tout cela quasiment sans cesse jusqu’à nos jours – où les évènements iraniens, irakiens et syriens mettent toute la région en grande instabilité.

Un apartheid colonialiste qui s’ignore
Mais comment et pourquoi en est-on arrivé là ? Es