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Notre Dame des Landes : des nouvelles du front

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On  a tout vu, on a tout entendu. On dit qu’il y vit des terroristes,  des  squatteurs, des casseurs, des marginaux dont notre société se  passerait  bien. Les médias de masse contredisent les médias alternatifs  et vise  versa, j’ai donc décidé d’y aller, et de me faire ma propre  opinion.  Voilà le récit de ce que j’y ai découvert.
Le  pays Nantais est magnifique. Les marais, le bocage, les forêts,  l’air  marin tout proche… La nature est resplendissante, il fait bon  vivre  dans cet environnement. En approchant de ma destination, je sais  que je  pédale vers un lieu qui a un passé très combatif. De grands  panneaux  bordent les routes les plus fréquentées alors que nous sommes à   quelques dix kilomètres du village…« Vinci dégage »… Les routes en  bitume foncées sont taguées de blanc…« A380 oui, à Orly »…  Plus on se  rapproche, plus on ressent la mobilisation locale toujours  prête à  repartir. Une fois arrivée au cœur du village, un monsieur m’indique   le chemin de la ZAD (zone d’aménagement différée, site de construction   du futur aéroport, rebaptisée zone à défendre) « Vous ne pouvez pas  vous  tromper » dit-il.
Confiante,  je repars et continue mon chemin. Effectivement, l’erreur  est  difficile à commettre, les panneaux de signalisation sont tagués, et  jalonnent généreusement le chemin vers  la   ZAD. En cas de doute, on  peut toujours se fier aux inscriptions  sur le sol, aux divers flèches  et panneaux sur les habitations …« Bienvenue en zone libre »…  Je passe  devant de vieilles fermes, où vivent cochons et vaches, des  potagers  bordent ce qui semble être des jardins. Quelques personnes  sont  affairées à s’occuper de l’exploitation agricole. Je continue ma  route,  ne voulant pas déranger. Des cabanes sont dispersées ça et là,  au bord  de la route, entre les arbres, au milieu des champs. Ces  petites  constructions éphémères nous renseignent sur leur degré  d’avancement :  en bois, en tôle, avec des bâches de plastique,  certaines sont  abandonnées, d’autre sont habitées temporairement, ou de  manière  permanente.
Je  passe devant la ferme de Belle Vue. A ce moment j’ignore encore  son  histoire. L’agriculteur qui logeait et travaillait ici a fini par  céder  son exploitation à force de pression. Depuis quelques temps, les   voisins guettaient son départ. Au moment même où il est parti, un   occupant à eu la bonne idée d’appeler EDF pour reprendre le contrat du   fermier à son nom. La démolition d’un bâtiment où il y a toujours de   l’électricité est illégale, ce qui a permis de gagner du temps. Dans  les  deux heures qui ont suivi, quelques centaines de personnes  occupaient  l’espace. Les agriculteurs voisins ont apporté leurs animaux  pour le  repeupler dans toute sa diversité, et quelques tracteurs  bloquaient  l’accès aux forces de l’ordre.
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J’observe  de loin les cochons qui grattent la terre et continue ma  route. Après  un chemin plus que boueux, de nombreuses flaques d’eau et  un effort  physique conséquent, j’arrive à la Chat Teigne, lieu  d’accueil  principal des nouveaux arrivants. Je rencontre ici deux jeunes  hommes.  L’un d’eux me dit d’un air désolé : « on devait faire sauter un  Mc Do  aujourd’hui, mais on n’a pas pu » J’avoue que j’ai un peu flippé…  Je  n’ai pas continué la discussion avec ce garçon, ne sachant pas trop   s’il plaisante ou non. Dans le doute, j’ai préféré ne pas connaître la   réponse à cette interrogation. L’autre m’a expliqué très clairement   l’état actuel de la situation.
Il  y avait de recensé ce jour là sur la ZAD environ 130 individus,   établis dans un grand nombre de lieux différents. L’ampleur des   événements atteint l’an passé a attiré beaucoup de monde sur le site,   d’origine et d’idéologie très différentes les unes des autres  (Rappelons  que le mouvement contre l’aéroport de Notre Dame des Landes  compte plus  de 200 groupes de soutiens en France et à l’étranger). On  retrouve par  exemple des communistes, des anarchistes, des skinheads,  des féministes,  des écologistes, …  Chacun a une bonne raison de se trouver là. La  diversité est telle  qu’il est très difficile pour ces différents groupes  de s’entendre  entre eux. De plus, se sont détachés des sous groupes par  affinités qui  rassemblent ou non des gens de la même idéologie. Je me  trouvais en  présence d’un anarchiste et d’un skinhead qui aimaient  s’insulter et se  moquer l’un l’autre pour leurs croyances, mais qui  finalement étaient  vraiment de bons amis. Il semble que la nouvelle ère  qui souffle sur  la  ZAD soit celle de l’apprentissage du savoir vivre  ensemble et de la  tolérance.
Mon  hôte m’invite à entrer dans la cabane, où il y a de l’électricité  et  même internet. On m’offre un thé. Je demande alors ce qu’ils font de   leurs journées, comment ils se nourrissent, j’essaie de comprendre   comment ils survivent au milieu de ce bocage.
Les  agriculteurs locaux qui ont été expropriés, mais qui ont décidé  de  rester (en toute illégalité) ont vu leur résistance face aux forces  de  l’ordre se solder par une victoire. Cela n’aurait pu en être ainsi  sans  l’aide de ces centaines, de ces milliers de personnes qui sont  venues prêter main forte. Parmi eux, certains sont restés. Parce  qu’ils n’avaient nulle  part d’autre où aller ou pour maintenir la lutte,  une fois encore,  chacun a sa raison. L’important est qu’ils habitent  désormais ici, et  assurent ainsi la pérennité du combat, qui ne doit  jamais faiblir face à  l’ennemi toujours plus avide d’argent et de  bitume. Les paysans ont  donc décidé de contribuer à la survie de ces  nouveaux résistants dans  le bocage. Par exemple, une ferme propose ses  produits à la vente en  prix libre. C’est-à-dire que l’on donne ce que  l’on peut. On peut ne  rien donner, ou contribuer au triple de la valeur  réelle de la  marchandise. D’autres exploitations cèdent volontiers de la  nourriture  contre une aide ponctuelle  ou régulière. Des amis ou habitants  du coin aident également au  ravitaillement. Les occupants ramassent du  bois pour le feu cet hiver,  travaillent à consolider leurs  constructions, à cultiver un potager, à  nettoyer les lieux, à entretenir  des voies à travers la  ZAD pour  pallier à la boue. Certains y  construisent même leur maison. Ici, on  appelle cela de l’autogestion.  Régulièrement, des assemblées générales  ont lieu quelque part.  Cette  semaine, c’était pour discuter de  l’intervention sur la ZAD des  « ennemis » qui sont venus extraire les  espèces protégées pour les  déplacer. Il fallait irrémédiablement  discuter de la situation, cela  annonçant très certainement une  intervention des forces de l’ordre  imminente.
En  poursuivant mon voyage, je rencontre une agricultrice vivant à   quelques kilomètres de Notre Dame des Landes. Reconnaissable pour sa   position face à la situation grâce aux nombreux stickers collés sur sa   voiture : «Aéroport NON ! » Elle était à Belle Vue ce jour là pour   empêcher la démolition de la ferme. Elle a apporté deux de ses moutons   avec elle. Ils sont restés là bas quelques temps, mais elle les a   finalement repris. Depuis, selon elle, le mouvement s’essouffle. De son   côté, la vie privée et professionnelle ne lui a pas permis de continuer  à  soutenir la lutte de façon régulière. Mais malgré tout, elle fait   toujours partie du fil rouge, et les deux premiers numéros de son   répertoire téléphonique restent celui de l’avocat et du médecin qui   aident les zadistes. L’existence de ce téléphone rouge permet de   renforcer la résistance en cas de trouble. Quelqu’un de la ZAD appelle   des personnes intérieures et extérieures, qui elles mêmes vont appeler   d’autres personnes, et ainsi de suite. En l’espace d’une heure ou deux,   ce sont au moins deux cents personnes supplémentaires qui peuvent   affluer sur le site. Madame l’agricultrice répondra toujours présente.
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Elle   pose un petit bémol. Ce qui l’ennuie, c’est la toute petite minorité   présente sur la ZAD qui est là pour « bouffer du flic ». Le constat est   là, dans la plupart des manifestations, on trouve toujours quelques   rigolos (souvent pas drôle du tout) pour exprimer une forte violence.   Notre Dame des Landes ne fait pas exception. Cela dit, elle préfère   concentrer son attention sur les nombreuses personnes qui prônent la   désobéissance civile, ou qui enseignent comment résister de manière   pacifique. Même si les fauteurs de trouble sont les plus mis en avant   par les médias de masse, ici, ils sont mis à l’écart, et peu écoutés   lors des assemblées.
Le  weekend end du 23 novembre avait lieu un weekend spécial pour   replanter des arbres sur la   ZAD. Samedi soir était organisée une   petite fête, à dominance paysanne, sous la grange de Belle Vue. Des   groupes de musiciens étaient là pour mettre l’ambiance, la nourriture  en  vente était à prix libre, la bonne entente générale était de mise.   L’alcool vendu, lui, était à prix fixe, ce qui n’a pas évité à certains   de finir en caleçon. Bref, ce fut très bon enfant.
En  se baladant  sur les chemins de cette Zone à Défendre ce soir là, on  rencontre toute  sorte de personnes, comme deux jeunes autostoppeurs  venus de Poitiers,  en quête d’une place dans ce monde, qu’ils n’ont su  trouver au sein de  cette société obsédée par la croissance. L’esprit de  solidarité qui les a  accueillis leur réchauffe le cœur malgré la  difficulté de leur périple.  Journée froide et pluvieuse, sac à dos de  vingt kilo, nuit à venir  probablement dans une tente…
Je  quitte la ZAD en passant par la D281. Cette route est imprégnée   jusqu’à l’os d’un combat, d’une lutte sans fin contre le monde de  Vinci.  Les résistants ont installé des chicanes sur une distance  incalculable,  au moins 5 km. Tas de pneus, cabanes plus ou moins bien  évoluées,  voitures (parfois brûlées), camions, et même de temps à autre  des  tranchées dans le bitume. Tout se passe comme si on ne voulait  pas  laisser passer les voitures. En fait, il semble que ce soit le but.  Le  dernier rempart qui empêche les forces de l’ordre d’intervenir,  l’axe  principal qui mène sur la ZAD est barricadé. Les pelleteuses n’y  peuvent  plus rien à ce stade, seul un tank pourrait libérer la voie. Le  temps  de parcours en vélo est démultiplié. J’avance doucement, prenant  le  temps de tout voir, de tout lire. Des messages sont inscrits  partout. Je  m’arrête devant celui-ci : « L’amour vaincra » Un émotion   extraordinaire se diffuse lorsque l’on traverse le D281. Une guerre   passée, une lutte toujours en cours, pour un avenir plus serein dans un   rêve de paix.
Oui,  on entend tout et n’importe quoi à propos de la ZAD. Et je dois  dire,  que pour y être allé, et avoir vu de mes yeux, on y trouve de  tout, et  même parfois n’importe quoi.
Savannah Anselme

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