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Dette : vraies solutions pour un faux problème

Voici l’argument-massue de la « logique » néo-libérale depuis 30 ans au moins, mille fois entendu : « on » dépense trop, il faut donc se serrer la ceinture et payer ce qui est « dû » à nos généreux prêteurs – pratiquement désintéressés mais l’oeil rivé sur les agences de notation. Assimilant ainsi le bien commun de millions de contribuables à une simple gestion ménagère, l’instrumentalisation de la dette autorise dès lors au désengagement de l’état dans tous les domaines publics (recherche, éducation, santé, etc), au dégraissement de la fonction publique (toujours moins de fonctionnaires d’où toujours moins de services), à l’ouverture induite vers le marché privé de domaines lucratifs (gestion de l’eau, défense, construction, etc) ; le tout participant à peine plus subtilement d’un transfert direct de richesse depuis les mains des plus démunis vers celles des plus nantis sous la forme ainsi réduite : privatisation du bénéfice, nationalisation de la dette !

Nature de la dette
Une question revient, comme une évidence : d’où vient réellement cette dette ? Plusieurs peuples harassés se la sont posée à travers l’Histoire moderne ; parfois elle fût « odieuse », telle au Mexique ou à Cuba à la fin du 19ème siècle, ou encore au Costa Rica durant les années 30 et en Irak après la 1ère Guerre du Golfe ; plus récemment elle a été « illégitime » telle vers 2000 en Argentine, fin 2006 en Norvège ou mi-2013 en Islande. Ces contextes, certes différents, ont malgré tout un point commun : l’accumulation sans limite, par une autorité douteuse, d’une dette imputée à une population et profitant à un petit nombre de bénéficiaires privés. Se pose donc la question de chiffrer la nôtre et d’en dégager les différentes parties, c’est à dire celles éventuellement acceptables (empruntées à des taux raisonnables pour financer des biens d’intérêt publics) de celles totalement illégitimes (usuraires, spéculatives, privatives, etc). Voyons ce qu’il en est dans le cas de la France.

Le « trou » de la sécu
L’image qui s’impose, lorsqu’on évoque la dette chez nous, est celle de notre modèle social soit-disant trop coûteux et qui grèverait notre compétitivité (sans jamais rappeller que notre taux de productivité est très élevé, ni que d’autres modèles, nordiques notamment, sont plus généreux que le nôtre, mais passons …). La parabole est toute trouvée, simplifiante, presque anxyogène : notre seau est percé, il y aurait un « trou » qu’il faudrait donc boucher. C’est sans dire que le système de financement public de la santé et sa mutualisation est un choix-de-société, presque de civilisation dirait-on, relativement hors de portée des vautours de la spéculation qui caressent le rêve (notoirement anglo-saxon) de le voir tomber pour se dégager des effets de leviers avec tout l’argent qu’il représente. Par ailleurs, cette dette de la sécurité sociale ne représente qu’environ 15% de la dette publique ; elle a effectivement augmenté à la marge mais n’explique pas à elle seule la prétendue « explosion » d’endettement qui justifierait toutes les « politiques » (pour ne pas dire « démissions ») d’austérité dont on voit les effets délétères les plus avancés en Grèce. Il faut donc chercher ailleurs …

Le jeu du porte-monnaie
Les dépenses de l’état forment quant à elles 80% de la dette publique. Voilà, nous dira le premier néo-libéral venu, où il faut chercher la racine du mal, la montée des taxes et des impôts, voire même l’inflation monétaire. Pour un peu, on sera sommés là encore de « dégraisser le mamouth », discours programmatique sur lequel les grands partis, en France comme ailleurs, se montent la tête à celui-qui-coupera-le-plus-loin – jusqu’à la rupture électorale dont on vient d’avoir un aperçu nauséabond. Mais là où le bât blesse : ces dépenses ont baissé d’environ 2% depuis les années 80, notamment par le truchement du gel des salaires (que Valls vient de conforter sauf pour les petites retraites) et par un désengagement étatique dans les domaines évoqués plus haut, quelque soit la majorité en place. Cela signifierait que même lorsqu’on coupe dans nos dépenses, notre dette continue d’augmenter ? Mais alors, l’image simplificatrice de la gestion ménagère ne fonctionnerait-elle plus lorsqu’il s’agit d’une région, d’un pays, voire d’un continent ?

La recette du chef
En effet, relire au minimum Keynes ou Schumpeter ferait du bien aux élites néo-libérales qui semblent bien vite oublier les causes des récentes crises que leurs préceptes dérégulateurs (prêt privatifs sans garantie ni limite, titrisation en actifs toxiques, etc) ont provoqués : lorsque les recettes baissent, comme ce fut le cas durant leur récession des années 2000, l’austérité ne fait qu’accentuer les problèmes, surtout lorsqu’on a contracté des dettes à taux abusifs – comme la plupart des pays européens durant les années 90 afin de satisfaire les critères de Maastricht (« franc fort » et autres balivernes pour s’aligner sur le Deutschmark). La croissance (du PIB, seule « mesure » reconnue bien qu’obsolète) stagnant, le pouvoir d’achat continue à baisser et la dette publique « explose » – d’autant qu’on emprunte pour payer ses intérêts d’exercise en exercise. Ne reste plus qu’à remettre une couche de spéculation sur les pays en difficulté, légitimée par les fameuses agences de « notation », et le tableau général est presque complet.

Noël tous les matins !
Il ne manque plus qu’à décrire un ultime élément de ce système délirant : les cadeaux fiscaux aux plus riches. Les arguments pour l’expliquer sont nombreux mais tous présentent la similitude de justifier la position dominante, selon le concept de sociodicée cher à Weber : d’abord ce seraient les plus riches qui créeraient la richesse (Marx se retourne dans sa tombe non sans redemander pourquoi ils ont besoin d’y employer de plus pauvres), d’où qu’il ne faudrait pas les décourager par une fiscalité « confiscatoire » (ceci expliquant sans doute qu’on prenne l’argent dans des poches plus vides) et on pratique par conséquent ce cercle vicieux (ou vertueux, selon d’où l’on parle) de « compétitivité », sinon de dumping d’une fiscalité « attractive » tout en sachant qu’on arrivera JAMAIS, quoiqu’on sacrifie, à la cheville des zones les plus laxistes de part notre univers dérégulé du transfert des capitaux. Conclusion : faire ces cadeaux-là à ceux qui n’en ont nul besoin et qui chercheront toujours le moins disant social (délocalisation, piège à c–) et fiscal (paradis, nous voici) ne peut les mener qu’à se verser toujours plus de dividendes sans créer aucune activité réelle … et c’est exactement ce qu’ils en font !

La part réelle
In fine, sur les presque 2000 milliards de dette française « officielle » cumulée sur quelques 30 années, quelle part est réelle et quelle part peut être considérée comme illégitime ? Déjà, si l’on considère des taux d’emprunt quasi doublés dans la période d’intégration à l’euro, alors la France peut déjà refuser de régler environ 600 milliards de pure spéculation, soit quasiment un tiers de sa dette globale. Ensuite, à fiscalité constante depuis 30 ans (et donc sans ces cadeaux iniques explicités plus haut), on aurait disposé de 500 milliards supplémentaires qui ont enrichi les 10% de déjà très riches sans aucun bénéfice pour le bien commun, soit quasiment un quart de la dette globale. Voici donc environ 59% de cette dette qui est donc clairement illégitime, sans même parler de la fraude fiscale qui représente entre 20 et 80 milliards par an – soit potentiellement 100% du total sur 30 ans ! Voilà qui donne une idée de la façon de régler ces sommes.

Des solutions ?
On peut pour commencer penser à revoir les délais de paiement ainsi que leurs taux, sachant que ces prêts sont garantis par l’existence d’un pays (d’où la notion de dette souveraine). Mais on peut à fortiori envisager un emprunt forcé à de très bas taux sur les plus riches, voire une taxe exceptionnelle, sachant qu’ils sont les principaux bénéficiaires de ce système de dette qui génére des cadeaux et des aubaines qui leurs sont réservés. Et enfin, solution plus radicale encore, considérer l’annulation pure et simple de cette dette, les prêteurs étant de ceux qui ont déjà largement récupéré leur mise et profité de cette injustice illustrant le cynisme capitaliste dans toute sa « splendeur », celui-là même qui génère la souffrance populaire aujourd’hui trompée par un fascisme intégralement au service du système et de sa classe dominante. Les lendemains qui chantent sont donc très loin devant nous, tout au bout d’une longue route sinueuse sur laquelle chaque pas demande une lutte complexe et collective pour faire avancer un monde désabusé et désinformé …

Sources :
Demagocratie
Dette Odieuse
Dette illégitime
Annulation de la dette islandaise
Trou de la sécu
Interview de T. Coutrot
Audit citoyen de la dette
Stop à l’austérité

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