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Françafrique (2/2) – l’actualisation

Nous avons résumé les bases du système de la Françafrique jusqu’aux années 70 dans un précédent article, que nous terminions sur les promesses du socialisme de balayer les pratiques douteuses de ses prédécesseurs. Alors, comme nous allons le voir, certaines choses ont effectivement changé sur divers plans et dans diverses directions durant les 3 dernières décennies, mais toujours avec pour constante la défense d’intérêts français mêlés : politiques mais surtout énergétiques sinon économiques – et pour grande partie privés. Nous tenterons ici d’entrouvrir ces nombreux tiroirs par le découpage de notre propos en périodes distinctes illustrées avec leurs évènements respectifs et l’analyse de leurs aspects prépondérants.

La gauche des promesses …
Gagnant d’une élection à l’arrachée, autant grâce à son programme que par un ras-le-bol populaire des frasques et divisions du centre et de la droite, Mitterrand veut croire (ou faire croire) qu’il va mettre fin aux pratiques barbouzardes et manipulatoires de la France en Afrique. Dans un premier temps, on peut presque y souscrire puisqu’il vire l’historique Robert de son poste d’ambassadeur au Gabon et nomme J.P. Cot ministre de la Coopération avec pour mission de s’attaquer aux réseaux Foccart et de recycler l’influence de la France en aide au développement africain, à grand renfort d’humanisme affiché. De plus, comme les agents du très gaulliste SDECE rendent leur carte pour marquer leur refus d’une mitterrandie proche du PCF, celle-ci remplace l’ex-service de l’ombre par une DGSE d’abord dirigée par le polytechnicien P. Marion.
Contrairement à ces premières apparences, avec recul on peut s’autoriser à penser que Mitterrand a en fait adopté une tactique à plusieurs visages adaptatifs même si son masque tombe partiellement dès 82. Né durant la première guerre, proche des nationalistes de la Cagoule, il a combattu l’Allemagne et a été blessé et prisonnier durant la seconde avant de travailler (comme beaucoup de personnalités de son époque trouble) dans le régime vichyste duquel il démissionne ensuite pour rejoindre la résistance vers la fin du conflit. Après la Libération, il va être l’un des plus jeunes ministres et perdra 2 présidentielles contre De Gaulle puis VGE.
Et c’est ainsi qu’enfin élu en 81, il va soigner la tenue de « ses » sommets franco-africains et y tenir des discours spectaculaires (comme celui de La Baule en 1990) sur la démocratisation de la vie politique africaine notamment par le multipartisme, élément qui rentre pourtant en conflit direct avec les pratiques de la France comme avec celles de ses régimes « amis » en Afrique. D’ailleurs cela ne manquera pas de surprendre et d’inquiéter les chefs d’états déjà méfiants des anciennes critiques socialistes à leur endroit ; surtout qu’en coulisse le même président va paradoxalement œuvrer à renforcer ses propres réseaux d’influence, par exemple en remplaçant le démissionnaire J.P. Cot par G. Penne qui va influer via plusieurs loges maçonniques dont l’élite africaine est partie prenante. Notons ici qu’il faut considérer mais pas surestimer ces canaux qui ne sont qu’un réseau d’influence parmi bien d’autres, mais revêtant une importance notable s’agissant des liaisons françafricaine dans la décennie 80.
De ce terreau déjà ambivalent, Mitterrand cultive aussi des propos tout aussi ambigus pour critiquer l’asservissement par la dette tout en légitimant à l’inverse ses organes mondiaux (ex : FMI dirigé par le socialiste M. Camdessus dès 87, ou OMC dont le dircab du président -P. Lamy- sera le leader dès 2005 !) ainsi que pour maintenir une sacro-sainte parité monétaire CFA alors qu’il va être l’instigateur acharné du couple franco-allemand (avec G. Schröder) et d’un système européen (Maastricht) réduisant cette interchangeabilité à presque rien – comme on le verra plus loin.
Un exemple encore plus concret, parmi d’autres, de ce double discours pro-démocratique et anti-dette qui ne tient pas les faits : le peu de soutien, puis la tension palpable vis-à-vis du révolutionnaire T. Sankara. D’abord 1er ministre burkinabé arbitrairement mis aux arrêts sur ordre français, celui-ci reprit ensuite le pouvoir pour instaurer un régime ferme mais assez exemplaire : baisse de la corruption, amélioration de l’éducation, l’agriculture et du statut des femmes, etc. Tenant (notamment en 87 devant l’OUA à Addis Abeba) un discours contre la dette dérangeant les grands intérêts, il sera sous peu assassiné par l’agent C. Taylor libéré avec un soutien américain flou. Ce dernier va à la fois faire tomber le communisme au Burkina et s’en servir de base arrière à des manœuvres au Sierra-Leone (armant le RUF pour une guerre faisant 120 000 morts en 20 ans) et au Libéria pour faire chuter l’autochtone S. Doe en 90 avec complicité franco-lybienne. Le tombeur de Sankara devient et demeure depuis lors l’indéboulonnable B. Compaoré – « ami » indéfectible de la France !
Pendant ce temps en France, malgré une réelection facile en 88, les 2 cohabitations legislatives (Chirac en 86, Balladur en 93) vont encore brouiller les lignes de la pratique géopolitique mitterrandienne finalement peu différente des bases foccartiennes à l’époque incarnées « à gauche » par un intime du président : F. De Grossouvre progressivement mis à l’écart en raison de sa critique des yeux fermés de Mitterand envers certaines pratiques douteuses (notamment celles de ses proches R.P. Pelat avec S. Traboulsi) et qui va finir « suicidé » (?) le 7 avril 94 (notez bien cette date …) à l’Elysée (!), dans des circonstances aussi peu claires que P. Bérégovoy l’année précédente et alors que la santé du chef décline en secret – laissant les « actions directes » à d’autres comme le diplomate H. Védrine.
Hors du palais et du pays, afin d’assurer une façade plus fraîche et amicale Mitterrand missionne son propre fils en Afrique, surnommé « Papa m’a dit » par ses interlocuteurs – ironiques mais pas insensibles à l’aspect familial qui leur garantit un lien très privilégié. J.C. va ainsi pratiquer un style très (trop ?) décontracté et parfois intime, toutefois sans négliger l’entente cordiale avec les réseaux parrallèles néogaullistes (notamment représentés par M. Kirsch et C. Pasqua dont on va reparler) toujours en place et entretenus par une droite qui espère reprendre le pouvoir tôt ou tard – ainsi que par les élites africaines qui s’assurent ainsi des bonnes grâces françaises quelquesoit l’alternance politique hexagonale à venir.

Division du Tchad
Pour illustrer ce contexte, on peut revenir brièvement sur le cas du Tchad. Après des années de guerre civile, le pouvoir centralisateur de Tombalbaye est tombé en 79 et on ne peut que constater ensuite l’échec de Malloum ou Açyl via le GUNT de garantir une quelconque stabilité étatique. Plusieurs factions distinctes vont s’affronter pour diriger sans partage.
D’un côté, les FAP de Oueddei qui vient d’être ejecté du pouvoir ; ce camp est soutenu par le Niger voisin autant que par la Lybie qui lorgne sur Aouzou et alimente depuis des années les conflits de la bande saharienne – jusqu’au sud marocain que le roi Hassan II voudrait pacifier.
De l’autre, les FAN d’Habré qui prétendent diriger le pays ; ils sont soutenus en cela par les USA autant que par ce qui reste des réseaux militaristes du SDECE – ce malgré le précédent de l’affaire Galopin qu’on a évoqué dans l’article précédent.
Pour ajouter au fouillis ambiant, côté français la coopération soutient le camp démocrate représenté par Kamougué tandis que la diplomatie veut amadouer Kadhafi pour calmer l’imbroglio saharien. Et par-dessus cette belle poudrière, une médiation africaine notamment prise en main par Bongo et Eyadéma (quoique soutenue par Mobutu, Boigny, Diouf) est clairement favorable à Habré.
L’accord obtenant le retrait lybien côté FAP contre le retrait français côté FAN va être ensuite violé par ces derniers qui profitent logiquement de leur avantage. Mais dès lors Oueddei, qui a du fuire vers l’Algérie par le Cameroun, refait alliance avec Kadhafi pour tenter de faire à son tour chuter Habré début 83. Le gouvernement socialiste paraît finalement avoir dupé le camp adverse et facilité l’accession d’Habré à un pouvoir fragilisé et se trouve devant le choix cornélien d’affronter ouvertement la Lybie … ou de lâcher son « poulain ». Les accusations pleuvent de tous côtés, alléguant alternativement Paris de bellicisme ou de tièdeur – selon qui parle. Il est donc décidé de monter l’opération Manta, action réitérée dès 86 sous le nom d’Épervier pour sauver 2 fois Habré qui sera finalement évincé en 90 par Déby – avec le soutien français. La présence militaire française au Tchad ne cessera plus jusqu’à nos jours.
La France a alimenté les conditions de ce bourbier depuis depuis 40 ans pour quelques intérêts concentrés dans le sud du pays : un pétrole certes cher à exploiter mais situé vers N’Djamena et prêt à transiter par le pipe-line du Cameroun, de l’eau et de la verdure dans les regions fertiles et subsidiairement une position militaire stratégique au centre de la frontière même de l’Afrique subsaharienne, permettant de juguler l’appétit de Tripoli et de garder les autres pays voisins (Niger, Soudan, Centrafrique) à « portée de main ».

3e rang : Buyoya, Biya, Habré<br />
2e rang : Mobutu, Traoré, Kaunda, Nguesso<br />
1er rang : Kolinbga, Savimbi, Babangida, Dos santos, Bongo

Règner par la dette
Suite à des plannifications (exemple : FIDES français, CDWA anglais, etc) essentiellement pilotées par l’occident à son avantage, on se retrouve à la fin des années 70 avec une aide internationale envers l’Afrique consistant surtout à la « financer » via des prêts (clubs de Paris ou Londres) autour de 3% d’intérêts au lieu de 12%. Ce « cadeau » n’est qu’apparent car moins de 2% des sommes empruntées sert au développement local, laissé de côté pour privilégier l’exportation et la couverture des besoins des puissances mondia