Accueil ACTUALITE Fin de l’Occident et An I d’une ère de brutalité transactionnelle

Fin de l’Occident et An I d’une ère de brutalité transactionnelle

Le 20 janvier 2025, le centre de gravité de la géopolitique mondiale a quitté le Bureau ovale pour s’installer sur les greens manucurés de Mar-a-Lago. En douze mois, nous avons assisté à une mutation génétique de la puissance américaine : l’oncle Sam a rangé son costume d’arbitre international pour enfiler celui de propriétaire foncier. Sous l’impulsion de Donald Trump, la diplomatie n’est plus une affaire de valeurs, de traités ou de droit international, mais plutôt une succession de « deals » transactionnels où la survie des nations se négocie comme un étage de luxe sur la Cinquième Avenue. De l’Ukraine asphyxiée au Proche-Orient sous carte blanche israëlienne, en passant par un Soudan tragiquement oublié faute de rendement politique, le bilan de cette année 2025 se profile comme celui d’une rupture brutale : bienvenue dans l’ère de la diplomatie immobilière, où le monde n’est plus régi par des règles fondées en droit, mais par des rapports de force adossés à des bilans comptables !

1. La post-diplomatie des agents immobiliers

Hier le Bureau Ovale, aujourd’hui un club de golf privé à 1 million de dollars l’entrée : Trump a réussi son pari, à savoir de privatiser la puissance publique américaine. Quand la diplomatie mondiale, de l’Ukraine à Gaza, se joue entre deux trous de golf chez un magnat de l’immobilier comme Steve Witcoff, on change de paradigme. Ce n’est plus de la géopolitique, c’est du business de haut vol où la survie des nations se négocie comme une vente d’appartement de luxe.

Désormais Trump traite les dossiers comme des litiges commerciaux. Cette « floridisation » n’est pas qu’une question de lieu, c’est aussi et surtout une méthodologie : éliminer les vrais experts du Département d’État pour ne garder que des fidèles (comme Marco Rubio ou Steve Witcoff) dont l’incompétence est souvent flagrante. La diplomatie américaine est donc devenue imprévisible et transactionnelle. On ne parle plus de « valeurs » ou de « droit », mais de « deals ».

L’Amérique n’a plus de diplomates, elle a désormais des agents immobiliers autoproclamés « de la paix ». Cela dit il n’est pas certain que l’opinion publique, même dans le camp MAGA, soit tellement raccord, et des chiffres de décembre 2025 confirment ce sentiment : l’approbation de Trump a chuté à 36 % (Gallup) et seuls 31 % des Américains valident encore sa gestion du dossier ukrainien. Ce que Trump appelle du « pragmatisme » est vécu par une majorité de citoyens comme un aveu de faiblesse et un abandon du leadership moral des États-Unis.

Tandis que 38 % des Américains disent même désormais ressentir de la « honte » face à cette diplomatie, l’Ukraine, elle, sauve pour l’heure le peu d’honneur restant de l’Occident. Ce décalage entre la Maison-Blanche et son opinion publique montre que le courage de Kiev reste la seule véritable boussole éthique dans ce conflit. Un sondage YouGov/Economist révèle que 55 % des Américains désapprouvent ouvertement sa gestion de la guerre en Ukraine.

Plus frappant encore, 48 % des électeurs estiment que Trump favorise beaucoup trop la Russie. Et de fait, le fameux « plan de paix » en 28 points que Trump tentait d’imposer… était en réalité un document d’origine russe transmis par son émissaire, Steve Witkoff, à la solde du poutinisme le plus vil !

2. Les multiples facettes du « pragmatisme » trumpien

L’année écoulée montre que l’Ukraine a été placée dans une position intenable par le duo Trump-Vance. L’administration américaine a utilisé le levier des munitions pour forcer Zelensky à s’asseoir à la table de Mar-a-Lago. Si le front ne s’est pas totalement effondré, c’est grâce au sursaut industriel européen, mais on notera que l’Europe a agi plus par peur de l’isolement, moins que par unité naturelle.

Le contenu du plan russe que Trump souhaitait initialement valider était accablant pour l’Ukraine : reconnaissance de facto des territoires annexés (Crimée, Louhansk, Donetsk) comme russes et, surtout, inscription dans la constitution du renoncement définitif à l’adhésion à l’OTAN, tout en offrant à la Russie une amnistie totale (y compris pour Vladimir Poutine) avec réintégration de la Russie dans l’économie mondiale et l’invitation au G8. Pire, il prévoyait que l’Europe assumerait l’essentiel de la charge de reconstruction en y ajoutant 100 milliards de dollars, soulignant l’intention de faire supporter le fardeau financier par les ex-alliés des américains. Cerise sur le gâteau signant l’amitié Trump/Poutine : une exploitation conjointe des métaux rares dans l’Arctique et même une mission spatiale commune vers Mars!

À Gaza, le bilan souligne un contraste total avec l’Ukraine : la diplomatie de Floride a consisté en une « totale liberté d’action » laissée à Netanyahou, tout en poussant pour des accords de normalisation avec les pays arabes via des investissements privés (le fameux « Plan Witcoff »). En plus d’une négation de la réalité du génocide en cours, qui laissera dans la région comme dans l’Histoire une trace indélébile, c’est une déconnexion totale entre la réalité humanitaire au sol et les discussions de haut vol dans les clubs de luxe de Palm Beach.

Mais le rapport à l’Asie est le point le plus fascinant de cette realpolitik en raison du rôle du Kuomintang. L’élection récente de Cheng Li-wun à la tête du parti (avec 51 % des voix en octobre) change totalement la donne. Pourquoi Xi Jinping risquerait-il une invasion sanglante et un krach mondial alors qu’il peut obtenir la « réunification » par une alternance politique favorable ? Les 130 avions chinois qui encerclent l’île aujourd’hui ne sont pas là pour envahir, mais pour convaincre les Taïwanais que la négociation est la seule voie. Pékin manie le langage de Trump à la perfection : la démonstration de force immédiate pour ensuite obtenir le meilleur « deal » possible une fois assis à la table des négociations.

Idem avec l’Asie du Sud-Est en crise : on pensait l’ASEAN épargnée, mais le conflit frontalier entre la Thaïlande et le Cambodge (plus de 500 000 déplacés en décembre) a montré les limites de l’intégration régionale. Malgré une tentative de médiation de Trump, c’est finalement la Chine qui a imposé une trêve, confirmant le recul net de l’influence occidentale, révolue.

Quant au Soudan, il reste un angle mort tragique car pendant que les caméras étaient fixées vers la Floride, 2025 a été l’année de sa pire catastrophe humanitaire. C’est l’illustration de la « diplomatie sélective » de Trump : s’il n’y a pas d’intérêt financier direct ou de gain politique immédiat pour son image, le conflit est ignoré, laissant le champ libre aux puissances régionales et aux mercenaires.

Ainsi 2025 marque la fin de « l’arbitre américain » (souvent surnommé « gendarme du monde ») pour laisser place à un « propriétaire américain » qui choisit ses dossiers en fonction du rendement. L’ancien mode pouvait être certes hypocrite et dissimulateur mais il avait le mérite d’un certain formalisme diplomatique, là ou l’actuel est devenu d’une cynique brutalité dont le seul bénéfice est une relative transparence, le tout au prix d’un opportunisme coûteux à long terme.

3. Europe : réarmement et réorganisation vitales

Face à cette « trahison » historique, une réaction de défense sans précédent s’organise sur le Vieux Continent. La fuite des enregistrements vers Bloomberg, probablement orchestrée par un service de renseignement européen, marque la fin de la naïveté : les États-Unis ne sont plus perçus comme un allié fiable, mais comme un partenaire transactionnel imprévisible.

L’urgence est désormais militaire. Avec une ONU condamnée à l’impuissance manifeste et une OTAN jugée trop divisée et trop lente (45 jours pour une mobilisation massive), l’Europe accélère :
- réarmement massif ; L’Allemagne et la Pologne bâtissent des complexes industriels de défense d’une taille inédite dans leur Histoire moderne (depuis la seconde guerre mondiale).
- service militaire ; L’Italie, suivant l’exemple français, lance un service militaire volontaire pour constituer une réserve minimale de 10 000 hommes, qui pourra évoluer en fonction de la situation future.
- bond budgétaire ; à l’image d’autres pays, la France a commencé à passer sa part militaire de 2% à 5% du PIB sur 10 ans et prévoit de maintenir l’effort dans une loi de programmation courant jusqu’à 2030.
- marine et aéronautique ; certains pays dont l’Espagne en tête misent sur la modernisation de leurs contingents défensifs, tout en réaffirmant le lien à l’OTAN malgré la défection américaine.
- balistique et low-cost ; selon les capacités financières, les pays s’équipent comme ils peuvent tels les Tchèques qui forment un bouclier antimissile, ou les Lituaniens qui se dotent de drones turcs ou israéliens.
- Schengen renforcé ; ce projet vital garantira la libre circulation des troupes européennes vers le flanc est d’ici 2028, qui paraît lointain mais serait une date critique estimée pour une potentielle agression russe.

Tout ceci marque un tournant certes sombre mais peut être salvateur. En tentant de sacrifier la souveraineté ukrainienne sur l’autel d’intérêts personnels et commerciaux, l’axe Trump-Poutine a involontairement accéléré la possibilité d’une Europe-puissance. Une petite marge de négociation subsiste à Genève, mais le message est clair : la sécurité du continent ne peut plus dépendre de la seule volonté de Washington. L’avenir se joue dans la rapidité avec laquelle l’Europe saura s’unir, se réarmer et maintenir son soutien à l’Ukraine. Le plan russe aura eu cet unique effet positif : il a forcé l’Europe à se repenser elle-même.

Malheureusement, comme on le voit ci-dessus, si les pays européens bien pris conscience de la menace latente et de la nécessité urgente, au moins dissuasive, de se doter d’une capacité militaire défensive … le moins qu’on puisse dire est que ces efforts sont assez éparpillés, manquent d’une réelle cohérence (par exemple de coordination stratégique à l’échelle continentale) et souffrent dés lors d’une absence de mutualisation des moyens qui ferait gagner en efficacité – quoiqu’au prix de l’indépendance. On sent dans tout cela une dispersion pressée par la panique, menant à un fonctionnement assez individualiste.

Fin de l’Occident, début du « Chacun pour soi »

Au terme de cette année 2025, le constat est sans appel : le concept même de ‘monde occidental’ vacille. En troquant son leadership moral contre un pragmatisme de courtier, l’Amérique de Trump a laissé un vide que ses rivaux s’empressent de combler. Vladimir Poutine voit ses exigences dictées à Mar-a-Lago, tandis que Xi Jinping, avec une habileté déconcertante, délaisse la menace d’invasion pour une stratégie d’asphyxie politique à Taïwan, calquée sur le langage transactionnel de Washington.

L’Europe, de son côté, finit l’année dans une solitude stratégique inédite, oscillant entre le déni et la peur. Si 2025 nous a appris une chose, c’est que dans un monde dirigé par des « agents immobiliers de la paix », ceux qui n’ont rien à vendre et peu de force à opposer sont condamnés à devenir les angles morts de l’histoire. Le rideau tombe sur une année de basculement ; le monde de demain sera désormais plus imprévisible, plus brutal, et définitivement privé de toute boussole éthique

[Sources :]

Ukraine, Gaza, Trump, Soudan… Le bilan géopolitique de l’année 2025
Vers une privatisation de la diplomatie américaine
Le monde devant soi – bilan 2025
Les guerres et les révoltes de l’année 2025 en images
IRIS – bilan géopolitique 2025
Quand le Conseiller de Donald Trump conseille le Kremlin
Guerre en Ukraine : Steve Witkoff, le proche de Trump qui souffle à l’oreille du Kremlin
Plan de Trump pour l’Ukraine : les 28 mesures du plan concocté par le président américain
Le plan de paix américain cacherait des plans commerciaux entre la Russie et les États-Unis
Si la Russie attaque l’Europe, l’OTAN mettra beaucoup trop longtemps à réagir
Pour réarmer le Vieux Continent, l’Europe construit de gigantesques complexes industriels plus grands que Gibraltar
L’Allemagne prépare un plan de défense massif pour contrer la menace russe potentielle
Comme la France, l’Italie veut mettre en place un “service militaire volontaire”