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Tunisie : Impatience devant les lenteurs de l’assemblée constituante

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Les internautes tunisiens, frustrés de la faible performance de leurs représentants à l’Assemblée Constituante, font chauffer claviers et écrans. Six mois après avoir été élus, députés et membres de l’exécutif paraissent avoir de sérieuses difficultés à satisfaire les attentes variées et souvent exagérées de la population, d’une ère de prospérité post-révolutionnaire où le chômage se réduirait à 2% et la croissance économique atteindrait 5%, comme au bon vieux temps de Ben Ali.

De nombreux Tunisiens publient des lettres où ils disent leur mécontentement du travail de leurs représentants. Certains blâment le Ministère de l’Intérieur de son échec à contenir les fondamentalistes musulmans, ces groupes violents qui mettent gravement en danger la sécurité dans de nombreux endroits de Tunisie. Ces groupes se réclament du mouvement salafiste, des Islamistes radicaux qui croient à une interprétation rigoriste de l’Islam. Les intellectuels élèvent la voix tandis que l’intensité des attaques de salafistes reste forte.

Célèbre auteur et professeur d’université, Olfa Youssef, écrit sur son blog [en arabe] :

Pas de légitimité pour ceux qui mettent mes concitoyens en danger.
En deux mots :
- Un gouvernement qui ne peut pas protéger ses citoyens ou est incapable de le faire doit partir… ou est complaisant doit partir aussi.
- Pas de légitimité à qui met mes compatriotes en danger et rend les forces de police incapables d’imposer l’ordre et la sécurité.

La blogosphère tunisienne donne aussi de la voix sur le sujet. Rêveur Tounsi a condamné  les dernières violences salafistes en Tunisie. Il écrit :

On a rêvé d’un pays libre
On a rêvé d’une citoyenneté à par entière
On a rêvé d’une dignité
On a rêvé d’une égalité sociale
On a rêvé de la sainte liberté
On a rêvé et c’est grâce à nos rêves que nous avons avenacé
Lendemain on s’est réveillé sur des drapeaux noirs
Des « takbir »
Sur La violence l’arrogance et l’intolérance
Sur des maisons et des hôtels brûler
C’était la fin du beau rêve
C’était le début des cauchemars

L’échec du pouvoir à traiter ces problèmes graves et à remettre en état l’économie a conduit l’opposition tunisienne à suggérer un “gouvernement d’intérêt national” de technocrates indépendants à la place de celui dirigé par les Islamistes, une proposition qui a généré de nouveaux commentaires. L’opposition est maintenant vue comme cherchant à renverser la volonté populaire qui a choisi à l’unanimité le parti Ennahda aux précédentes élections.

Le sentiment de la rue est qu’on ne peut plus faire confiance aux hommes politiques, qui sont peu à écouter leurs mandants. Les gens se seraient divisés en agresseurs ou victimes, ce qui crée un environnement malsain pour l’édification d’une démocratie véritable et la mise en oeuvre de mesures réelles pour guérir l’économie.

Tarek Kahlaoui, le directeur de l’Institut d’Etudes stratégiques, a écrit sur sa page Facebook [en arabe] :

[…] السؤال الحقيقي في رايي متى نخرج من حالة التخمر السياسي و متى سندخل حياة سياسية عصرية قائمة على نقد سياسات الحكم بعد تنفيذها وطرح بدائل لها
La vraie question à mon avis, c’est : quand allons-nous sortir de l’état d’euphorie politique pour entrer dans une nouvelle phase politique, moderne et reposant sur la critique des mesures des dirigeants après leur mise en oeuvre et la proposition d’alternatives.

Le blog collectif tunisien Nawaat a publié un sondage sur l’action du gouvernement. Les appréciations “médiocre” et “décevante” ont obtenu respectivement 41% et 26% des réponses, contre 13% pour “bonne”, un résultat faible loin d’être satisfaisant.

Islam Government Ennahda Islamists Tunisia Salafi

Pendant ce temps, le nouveau budget du gouvernement intérimaire est encore à l’état de projet devant l’assemblée constituante, ce qui accroît encore l’insatisfaction. Le gouvernement intérimaire a déposé son projet de budget fin mars, et les députés sont toujours en train d’en éplucher le contenu.

Le président Moncef Marzouki, dont la désignation avait été saluée par les Tunisiens comme celle du premier président militant des droits de l’homme, n’arrive pas non plus à répondre aux attentes de sécurité et de prospérité. Le président, en vertu de plusieurs textes adoptés par l’assemblée constituante, a été dépouillé de nombreuses prérogatives de ses prédécesseurs en Tunisie.

Des commentaires peu amènes visent désormais le président, comme sur cette affiche mise en ligne :

Traduction du texte arabe :

Pardon M. le Président, on nous a dupés. Nous pensions que vous étiez un ferme défenseur des libertés. On nous a dupés. Nous pensions que vous aviez assez de courage pour parler juste et condamner les actes criminels. On nous a dupés. Nous pensions que vous étiez comme Mandela (Nelson), et n’êtiez pas intéressé par le pouvoir. On nous a dupés. Nous pensions que vous veniez du peuple et n’approuviez pas l’injustice, l’oppression, la pauvreté et la marginalisation. On nous a dupés. Nous pensions que vous étiez un homme cultivé et un intellectuel et que vous étiez attentif aux journalistes, artistes et intellectuels. On nous a dupés. [….]

Une autre blogueuse tunisienne, Ons Bouali, a adressé un billet de blog au Président. Le billet se réfère à un incident de l’occupation par des salafistes d’une université tunisienne qui s’est soldée par une interruption des cours de presque deux mois. Elle écrit :

Monsieur le Président, êtes-vous Tunisien?

[…]Sortez de votre silence Monsieur des Droits de l’Homme. Qu’avez-vous à dire concernant la violation d’une institution publique qu’est l’université de Manouba par une poignée d’ignares ? C’est moins « la horde des touristes pacifiques » que l’invasion salafiste qui nous menace. L’amour du pouvoir a-t-il eu raison de vos principes ? Revenez à votre raison Monsieur le Président. « Travail, liberté, dignité ». Il y a à peine un an, ensemble au Trocadéro nous le criions.

Le gouvernement n’est pas la seule institution qui s’attire l’indignation actuellement ; l’Assemblée Constituante a essuyé sa part de critiques après le dépôt d’une proposition tendant à faire passer le salaire des députés de 2.300 Dinars tunisiens (1.142 €) à 5.900 TND (2.929 €).

Amira Yahyaoui, une militante de OpenGov, a tweeté :

@Mira404: Meanwhile, François Hollande président de la France est allé au sommet européen à Bruxelles en train. ‪#TnAC‬ #4200

D’autres messages ironiques sont apparus pour contester cette augmentation de salaire, qui a depuis été refusée par le gouvernement, après de longues négociations.

Sur son blog, Weld El Kabaria a écrit :

Salaire de 4200 dinars et quoi encore ?

Je suis un député dans l’ANC et je ne fait que ramasser de l’argent …
900 dinars c’est peu pour avoir une belle villa avec une picine, c’est l’été comme vous savez il me faudra un lieu intime ou je peux me bronzer avec mes amis…

Sur YouTube, cette vidéo de Nawaat sonde des Tunisiens de tous horizons sur leur opinion de l’augmentation de la paye pour les députés :

Tous les interrogés y sont opposés. “Vive Ben Ali” – le président tunisien renversé – est entendu à 3:00.

Dans les faits, la vérité est plus complexe que ne s’en rendent compte la plupart des Tunisiens. Adel Bisli explique parfaitement pourquoi l’assemblée constituante n’est pas capable d’accomplir une de ses missions premières, la rédaction de la nouvelle constitution.

Bsili décrit en détail sur son blog la complexité actuelle des tâches de l’assemblée :

Personnellement, je pense que l’ANC a été maudite par son 1er texte qu’elle a adopté : l’OPPP.

Par ce texte, l’ANC s’est attribuée beaucoup taches législatives dont la plupart sont à la fois compliques et complexes dont notamment des textes relatifs à la magistrature, instance des élections, de l’information, de la justice transitionnelle et surtout, le texte électoral.

Avec l’absence de vision claire et précise sur ces questions et la non considération du caractère trop hétéroclite de la Constituante et ses composantes partisanes, l’Assemblée ne sait plus quoi faire en priorité.

La simple lecture du texte de l’OPPP laisse entendre que l’ANC s’est engagée à les adopter avant même la Constitution. Or, il s’avère que tout le monde se rend compte aujourd’hui que l’adoption de tels textes dépendait largement des principes fondamentaux que la Constituante doit se faire de ces questions fondamentales.

Ainsi, si l’ANC adopte dans les semaines à venir de pareils textes, elle va inéluctablement adopter certains principes fondamentaux qui y seront insérés. Par là même, elle se trouvera encore une fois prisonnière de ses choix.

A côté de cet aspect juridique de leurs travaux, les députés sont généralement dépeints comme ne faisant pas de la bonne besogne à l’assemblée. Wafa Ben Hassine, une militante américano-tunisienne de OpenGov, publie sur Nawaat :

[…] Ce qui s’est finalement produit au courant de ces cinq jours, pourtant, ne fait que montrer à quel point l’assemblée peut être inefficace. Les députés étaient incroyablement redondants dans leurs discours, chacun faisant écho à l’autre (surtout les orateurs d’un même parti). La raison en est en partie que le débat s’étalant sur cinq jours, de nombreux députés n’avaient pas entendu les interventions de leurs collègues : les pauses thé, café et cigarettes expliquent largement pourquoi de temps en temps on ne trouve pas de députés en séance.

corruption Islamist Ennahda incompetence

D’autres plaintes sont dans l’air.

En même temps, Tarek Cheniti, un consultant de l’ONU en Tunisie, a déposé une plainte sur le site internet anti-corruption de Tunisie. La voici :

Des membres de l’assemblée ont quitté une des sessions plénières le 3 mai 2012 pour accueillir un invité à l’aéroport de Tunis-Carthage. Il ne s’agit pas d’une visite officielle et cela ne concerne en rien la représentation populaire. Ces députés ont abandonné les tâches pour lesquelles les paient les contribuables et cette infraction peut être considérée comme un refus de s’acquitter de ses fonctions pour des intérêts personnels et un usage injustifié de biens publics pour motifs personnels.

La réclamation de M. Cheniti est restée sans réponse.

De même, deux députés de l’assemblée ont été surpris à frauder lors d’un vote, sans être sanctionnés. Pareil laisser-faire entretient l’opinion de ceux qui sont déjà insatisfaits de la lenteur des progrès.

Des faits de mauvais augure.

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Ecrit par Ahmed Medien · Traduit par Suzanne Lehn