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Mali : Parler, écouter, parler encore pour survivre à l’épreuve et pouvoir se regarder dans le miroir ensuite

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Amie du Mali depuis très longtemps, je n’admets pas bien ce qui est souvent dit au sujet des gens restés chez eux, au nord du pays, malgré l’occupation par les forces djihadistes.

Depuis janvier, les populations du septentrion ont vécu les combats, vu la destruction de leurs villes et assisté aux exactions. Des milliers de gens ont fui pour trouver refuge dans des camps ou dans leurs familles au sud.  Mais, des sœurs et des frères ont choisi de résister, de rester chez eux, dans les régions de Gao, Kidal, Tombouctou et dans le cercle de Douentza.  Ce sont eux qui subissent l’occupation, vivent les contraintes et les privations et sont témoins de l’horreur.  Au cœur de l’hivernage, le monde entier a applaudi les « jeunes » de Gao qui étaient sortis pour dire non, avaient chanté Pour toi l’Afrique, pour toi Mali, l’hymne national, et avaient, pour un temps, réussi à faire reculer l’insupportable.

Mes amis maliens restés dans le nord sont reliés au monde « libre » par un réseau téléphonique aussi instable là-bas que l’approvisionnement en électricité, mais j’ai toujours pu leur demander de m’expliquer exactement comment ils vivent, et surtout  ce qu’ils vivent. Ils entendent depuis des mois que tout le monde veut « récupérer le Nord ». Ils savent qu’ils sont maintenant au cœur des préoccupations internationales. Le plus dur est qu’ils n’ignorent pas qu’on raconte qu’ils « sont achetés » par les islamistes et qu’ils «s’accommodent » des forces d’occupation. Quand nous abordons ce sujet, je perçois l’amertume dans leurs voix. « Ah, si les gens vivaient ce que nous endurons depuis si longtemps, ils ne voudraient pas qu’on parle d’eux ainsi ! Depuis le début, il nous faut beaucoup de sagesse pour survivre à la réalité et à la difficulté de cette occupation qui dure. Vraiment. Nous ne nous accommodons de personne et de rien, nous sommes obligés de nous adapter. Nous sommes abandonnés à notre sort, donc, nous parlementons avec les occupants pour tout, afin de traverser cette épreuve en assurant à chacun le strict minimum de liberté, de santé et d’éducation. Nous leur parlons bien sûr, mais nous ne nous en accommodons pas. Nous arrivons, parfois, après des heures de discussions, à les faire reculer un peu sur ce qu’ils voulaient nous imposer. Parfois, ils ne lâchent rien. Nous ne nous décourageons pas tous en même temps, donc, nous nous redonnons l’énergie de continuer. Nous leur expliquons encore et toujours qu’ils ne peuvent pas nous islamiser, puisque nous sommes, déjà,  dans l’immense majorité,  musulmans depuis des générations. Ces gens-là savent que nous ne nous accommodons pas d’eux. »

Les longues conversations avec mes amis restés chez eux, au nord, me permettent, à moi qui connais bien le Mali et les Maliens, mais qui vis si loin,  de comprendre ce qu’est le quotidien de ce peuple occupé par des forces ennemies. Etre contraint à la négociation pour survivre, je n’appelle pas ça collaborer. C’est juste l’incroyable intelligence à trouver l’équilibre pour garder sa dignité aujourd’hui afin de pouvoir se regarder dans un miroir  demain, quand « ces gens-là » auront quitté le nord du Mali. Je  dis bien le nord du Mali, et non le Nord Mali : C’est l’ultime chose sur laquelle j’insisterai car les populations restées là bas ne supportent pas ce lapsus médiatique que je veux croire involontaire. Soyons vigilants, les mots sont importants. Les régions de Gao, Kidal et Tombouctou, le cercle de Douentza sont les zones occupées situées au nord/nord-est d’un pays qui s’appelle le Mali, un et indivisible.

Françoise WASSERVOGEL

Initialement publié sur « Le Reporter » (12 novembre 2012) , hebdomadaire malien.

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